[ÉPISODE 4 ] La « profileuse », les amants et le meurtre sanglant

Série en exclusivité "Les jours" : à chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de "les jours" en immersion au PJGN ont pu se glisser sous le microscope de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (#IRCGN) pour raconter de l'intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science aide à résoudre.

Découvrez ici l'épisode 4 intitulé "La « profileuse », les amants et le meurtre sanglant", consacré au travail des analystes en sciences du comportement...

Cet épisode raconte l'histoire d'une femme sauvagement assassinée chez elle, le 15 juillet 2010. Son mari est douteux, une analyste comportementale entre en jeu...

Un  homme infidèle qui tue sa femme plutôt que de la quitter. Une maîtresse sous emprise. Un meurtre prémédité, déguisé en un cambriolage qui aurait mal tourné. L’appel au secours du mari, manipulateur en diable, une heure et demie après être passé à l’acte. Un triangle amoureux mortifère dont l’histoire, quand toutes les pièces du puzzle sont rassemblées, semble d’une banalité confondante.

Et pourtant… Il aura fallu l’appui du département des sciences du comportement du Service central de renseignement criminel de la gendarmerie nationale (#SCRCGN) pour transformer les intuitions des enquêteurs en informations objectives et documentées. Pour qu’enfin Sylvain Dromard, 57 ans, patron d’une entreprise de menuiserie à Saint-Martin-d’Ablois (Marne), soit condamné pour le meurtre de sa femme Laurence, coiffeuse dans le village, à trente ans de prison. Et Murielle Bonin, sa maîtresse, une secrétaire de direction de 52 ans, acquittée lors de leur procès en appel, en septembre 2017, devant la cour d’assises de l’Aube.

Pour reconstituer ce qu’il s’est passé, le commandant Brunel-Dupin analyse le rapport d’autopsie, les photos et les auditions des protagonistes...

Août 2010. Le commandant Marie-Laure Brunel-Dupin, analyste comportementale et cheffe du département qu’elle a créé en 2001, reçoit un appel du major Turk, de la section de recherche de Reims, qui lui demande de l’aide.

Le 15 juillet, une femme a été sauvagement assassinée d’une dizaine de coups portés à son visage à l’aide d’un objet contondant qui s’avèrera être une batte de base-ball, à son domicile.

Le meurtre est sanglant, le mobile donné par le mari (le cambriolage) douteux.

Nommé adjoint du directeur d’enquête, Didier Turk trouve la scène de crime « troublante », la maîtresse « pas claire » et la personnalité du veuf « hors du commun ».

« C’était un homme qui ne manifestait aucune émotion, aucune empathie, avec un ego surdimensionné et, à mon sens, très manipulateur », explique-t-il aux Jours.

L’appel est entendu, la mission acceptée. Marie-Laure Brunel-Dupin se rend à Saint-Martin-d’Ablois (Marne) un mois après les faits.

Son but ? Essayer, sur la base de constatations objectives, de « comprendre ce qui s’est passé, et dans quel ordre ». Avec une règle d’or : ne jamais spéculer. Et une condition sine qua non : ne rien savoir, à ce stade, des suspects potentiels.

 

Des gendarmes à Saint-Martin-d’Ablois (Marne) une semaine après l’homicide de Laurence Dromard, le 22 juillet 2010                    Photo Aurélien Laudy/L’Union de Reims/PhotoPQR/MaxPPP.

 

Durant une heure, elle écrit tout ce qu’elle voit, tous les éléments de contexte qui lui permettront, entre autres choses, de répondre à une question cruciale : l’intention première de l’agresseur était-elle de voler ou de tuer ?

« C’est un faisceau de faits qui, dans ce cas précis, nous a orientés vers le meurtre. L’heure d’abord. Vers 20 heures [l’heure de l’agression évaluée par les experts, ndlr], en juillet, il fait encore jour. L’importance de la prise de risque ensuite : la maison était d’évidence occupée, et très exposée au voisinage. Une prise de risque démesurée par rapport au montant du vol déploré », explique la jeune femme d’une voix assurée et dynamique.

Arrivée sur place tardivement, l’analyste comportementale a travaillé dans cette affaire sur la base de photos prises au moment de la découverte du corps, du rapport d’autopsie, du rapport de l’expert en traces de sang, des auditions des protagonistes, et en étroite collaboration avec les techniciens en identification criminelle (TIC), présents les premiers sur les lieux.

Nous n’avons pas de flashs, pas de visions, comme c’est souvent décrit dans les séries télé. Notre travail est très encadré, très protocolisé. Jamais nous ne rencontrons les protagonistes de l’affaire." 

Le commandant Marie-Laure Brunel-Dupin, analyste comportementale

 

Une fois le crime reconstitué en concertation avec les autres experts, Marie-Laure Brunel-Dupin s’attache à décrire le profil du meurtrier. Elle se replonge, à la demande des Jours, dans son rapport de l’époque : « J’ai conclu que la victime connaissait très probablement son agresseur. Du fait de la focalisation de la violence sur le visage de la victime […], qui manifestait son intention de la dépersonnaliser. » Caractéristique des meurtres commis par des familiers. « Du fait aussi, poursuit-elle, que le crime ait été commis dans le seul créneau horaire où la victime était censée être seule chez elle. » Une « aubaine » qui ne se reproduirait pas avant trois semaines, le couple Dromard ayant projeté de partir le lendemain en vacances avec leurs filles de 14 et 18 ans.

Pas question pour autant de désigner aux enquêteurs un suspect. Dans le rapport de Marie-Laure Brunel-Dupin, aucun nom n’est jamais cité. La profileuse tient à faire la peau aux idées reçues : « Nous n’avons pas de flashs, pas de visions, comme c’est souvent décrit dans les séries télé. Notre travail est très encadré, très protocolisé. Jamais nous ne rencontrons les protagonistes de l’affaire. Le portrait robot psychologique du meurtrier que nous rédigeons est un outil qui aide à l’enquête, ce n’est pas une preuve, assure-t-elle. D’ailleurs, quand notre description ne “matche” pas avec la personne mise en accusation et que l’avocat de la défense essaie de l’utiliser lors du procès d’assises, il n’obtient généralement pas gain de cause. » Le commandant de gendarmerie a un caractère bien trempé, et suffisamment de bouteille pour redouter qu’on lui attribue des pouvoirs qu’elle n’a pas.

 

Qui a tué Laurence Dromard ? Sylvain, le mari infidèle, Murielle, sa maîtresse ?                                                                                                        Ou bien les deux amants auraient-ils mis au point ensemble un plan machiavélique pour éliminer l’épouse gênante ?

Ce n’est d’ailleurs qu’après avoir bouclé son rapport que Marie-Laure Brunel-Dupin écoutera l’enregistrement audio de l’appel au secours de Sylvain Dromard.

Il est 22 h 10 le 15 juillet 2010. Vers 20 heures, le chef d’entreprise a tué sa femme à coups de batte de base-ball. Puis, l’air de rien, il a rendu visite à un client à Épernay, à environ 10 kilomètres de son domicile. Ce sera son alibi. Quand il revient chez lui, il s’aperçoit que Laurence bouge encore. Et décide de l’achever en l’étouffant avec un chiffon. Il mime un cambriolage, casse son téléphone fixe puis appelle les pompiers depuis son portable.

Lorsqu’elle écoute la communication téléphonique, l’analyste comportementale est stupéfaite. « Sa première phrase était la suivante : “Venez tout de suite, j’ai été cambriolé, ma femme est inanimée par terre, il y a du sang partout.” Il commence donc par parler du vol. Or, quiconque rentrant dans sa cuisine et découvrant sa femme défigurée, scalpée comme elle l’était, aurait d’abord évoqué cette image abominable », explique-t-elle. L’emploi de la première personne du singulier la trouble aussi. Comme si Laurence, dans l’esprit de Sylvain Dromard, avait déjà été effacée. « Ça ne voulait pas dire que c’était le meurtrier, mais a minima qu’il nous cachait quelque chose », poursuit la profileuse, toujours soucieuse de démontrer sa prudence. Une interprétation qui avait échappé à Didier Turk : « Moi, j’avais trouvé son appel très crédible », dit aux Jours celui qui a, depuis un an, intégré le service des sciences du comportement du SCRCGN.

Nous lui disons, pour qu’il ait peur qu’elle le dénonce, que nous allons informer Murielle Bonin que des traces de chaussures correspondant à sa pointure ont été trouvées sur la scène du crime. Et auprès de Murielle Bonin, nous décidons d’énumérer les faits qui pourraient l’amener à croire qu’il lui fait porter le chapeau."

Le commandant Marie-Laure Brunel-Dupin

Une fois son rapport bouclé et transmis aux enquêteurs, Marie-Laure Brunel-Dupin s’éloigne du dossier. Jusqu’au coup de théâtre du 9 novembre 2010. Ce jour-là, Murielle Bonin, la maîtresse de Sylvain Dromard, placée depuis plusieurs mois sur écoute, appelle sa sœur et lui confie que son amant, qu’elle continue à voir en cachette, a tué sa femme. Bonin et Dromard sont alors placés en garde à vue et soumis séparément, durant 48 heures, aux questions des enquêteurs de la gendarmerie.

Cet interrogatoire, Didier Turk tient à le préparer et à le mener avec l’analyste comportementale qui a travaillé sur le profil psychologique du meurtrier. Il rappelle Marie-Laure Brunel-Dupin pour qu’elle l’aide à obtenir les aveux de Sylvain Dromard. Qu’elle l’aide également à savoir si et comment sa maîtresse est impliquée dans le meurtre de Laurence Dromard. Ils ont pour cela un certain nombre d’éléments sur lesquels s’appuyer.

 

Sylvain Dromard lors de son audition au tribunal de grande instance de Reims, le 13 janvier 2016                                                           Photo Aurélien Laudy/L’Union de Reims/PhotoPQR/MaxPPP

Sur la scène de crime, les gendarmes ont noté la présence de traces de pas ensanglantées. Des empreintes laissées par des Converse de taille 39, une pointure qui n’est ni celle de Sylvain ni celle de Laurence, mais celle de… Murielle Bonin.

Lors de sa visite sur place, la profileuse a trouvé ces traces suspectes. « Nous nous demandions si cet indice n’avait pas été créé de toute pièce par Sylvain Dromard, pour mettre le crime sur le dos de sa maîtresse au cas où les choses tourneraient mal », explique Didier Turk.

 

Cet expert du département EDG analyse des traces de semelles qui permettent de renseigner les enquêteurs sur une éventuelle marque de chaussure à l'origine de la trace et éventuellement être comparées avec la semelle d'un suspect. Photo SIRPAG 

Les enquêteurs ont par ailleurs découvert que l’entrepreneur en menuiserie avait, la veille de la mort de sa femme, résilié l’assurance du camping-car qu’ils comptaient utiliser pour partir en vacances. Le premier voyage des époux depuis cinq ans. « Beaucoup d’éléments, dans l’attitude du mari les jours précédent l’assassinat, nous laissaient penser qu’il voulait artificiellement faire croire à son entourage que son couple était de nouveau heureux et soudé », raconte Marie-Laure Brunel-Dupin.

Afin de mettre à distance, lors de l’enquête qui suivrait immanquablement son passage à l’acte, le mobile de la discorde conjugale. Lors des deux gardes à vue, les gendarmes creusent la piste d’un meurtre prémédité. « Nous lui disons, pour qu’il ait peur qu’elle le dénonce, que nous allons informer Murielle Bonin que des traces de chaussures correspondant à sa pointure ont été trouvées sur la scène du crime, explique l'analyste comportementale. Et auprès de Murielle Bonin, nous décidons d’énumérer les faits qui pourraient l’amener à croire qu’il lui fait porter le chapeau. »

 

La "profileuse" suit les interrogatoires par vidéo et, parfois, oriente le major par tchat. Après 46 heures de garde à vue, Murielle Bonin craque...

Dans les mois qui ont précédé la garde à vue, les enquêteurs se sont intéressés de près au véhicule de la maîtresse. Ils ont notamment pulvérisé son habitacle de Bluestar, un produit qui révèle, par le biais d’une réaction chimique, des traces de sang invisibles à l’œil nu. Et le test s’est avéré positif.

« J’étais persuadé qu’il s’agissait d’un faux positif, le véhicule de Murielle Bonin n’ayant jamais été vu sur la scène du crime, explique Didier Turk. Mais, lors de sa garde à vue, nous choisissons de lui dire factuellement que le test s’est révélé positif. Je lui demande si elle a une explication.

Quand elle réplique “Ne me dites pas que c’est du sang ?”, je décide de ne pas lui répondre. » Le major analyse ainsi, un brin bravache, l’état psychologique de la quinquagénaire : « Elle a dû, à ce moment-là, envisager l’hypothèse que son amant ait intentionnellement mis du sang de la victime dans sa voiture, pour l’impliquer. »

Les gendarmes pressentent que Murielle Bonin, compagne adultérine de Sylvain Dromard depuis quatre ans, couvre, par amour, son amant. Ils espèrent obtenir d’elle qu’elle y renonce.

« Il s’agit d’instiller la peur dans l’esprit de la personne interrogée, que les doutes affluent et que le stress monte », explique aux Jours l’adjoint au directeur d’enquête de l’époque. Mais « sans jamais bluffer, jamais mentir », précise Marie-Laure Brunel-Dupin. Tandis que Didier Turk mène les interrogatoires, l’analyste comportementale en suit le déroulé, par vidéo, dans une salle adjacente. Les suspects et leurs avocats sont informés de sa présence. Elle est en contact, par le biais d’un tchat, avec le major, qu’elle oriente de temps en temps. Et lors des pauses, ils se consultent, affinent leur stratégie.

Qui a tué Laurence Dromard, la charmante coiffeuse du village ?

La pression sur Murielle Bonin est telle qu’après 46 heures de garde à vue, alors que le major Turk ne pense « plus rien obtenir » des suspects, elle passe aux aveux. Elle charge Sylvain Dromard et décrit dans le détail comment il lui a dit avoir procédé. À force d’abnégation, quatre mois après le meurtre, les enquêteurs ont réussi à fissurer le pacte de loyauté qui unissait les deux amants. Ils sont tous les deux mis en examen dans la foulée.

 

« Dès lors que des suspects sont mis en examen, notre mission est terminée », indique aux Jours le commandant Brunel-Dupin. L’expertise médico-psychologique ou psychiatrique des suspects, parfois ordonnée par les magistrats pour éclairer les jurés lors d’un procès en cour d’assises, n’est pas du ressort de son service.

« Dans mon emballement et dans mon enthousiasme, je vous ai peut-être donné l’impression que nous étions la clef de voûte d’une enquête. Mais non. L’analyse comportementale ne fait qu’apporter une pierre à l’édifice », s’excuse-t-elle une nouvelle fois dans un message vocal laissé à notre attention plusieurs jours après nos entretiens.

Une façon aussi de se démarquer de « cette tripotée de gens qui se déclarent profileurs, passent sur BFMTV, écrivent des livres, en font un business. Oublient que notre vocation première est d’aider les victimes. Disent et font n’importe quoi », s’exaspère-t-elle.

Elle a choisi, elle, de devenir gendarme pour exercer ce métier, qui l’a « appelée » quand elle avait 19 ans, afin de gagner en légitimité. Contrairement aux profileurs indépendants, elle n’est pas payée à la mission. Et puis « porter le même uniforme que mes interlocuteurs, ça me donne une certaine crédibilité », confie-t-elle avant d’enfoncer le clou de l’humilité : « Nous n’avons jamais résolu à nous seuls aucune affaire, et cela n’arrivera jamais. »

Message reçu. Cinq sur cinq.

 

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