ÉPISODE 3 : Toutes les larves de son corps

Série en exclusivité "Les jours" : à chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de "les jours" en immersion au PJGN ont pu se glisser sous le microscope de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (#IRCGN) pour raconter de l'intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science a aidé à résoudre.

Découvrez ici l'épisode 3 consacré au travail des experts en Faune, Flore, Forensiques à travers l'histoire d'un cadavre d’une femme retrouvé dans une valise. La date du décès ? Inconnue… jusqu’à ce que des mouches entrent en scène. «Les Jours» s’installent dans le labo de la gendarmerie, pour raconter de l’intérieur comment la science peut aider à résoudre ce meurtre...

"La science ne peut pas tout ", souffle Alexandra Lidove quand Les Jours viennent l’interroger sur une disparition mystérieuse. Celle de Valérie Avril, retrouvée morte en 2005, repliée dans une valise. Une affaire « dans laquelle la famille n’a pas eu justice », désespère l’adjudante. Le dossier est clos. Il renferme pourtant une information d’ordinaire cruciale pour les enquêteurs : un rapport permettant de dater la mort de la victime. Une expertise établie par son département Faune et flore forensiques (le FFF), rattaché à la division criminalistique identification humaine de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN).

Alexandra Lidove, petite quarantaine, boit son café dans un mug décoré d’insectes. Invite à prendre place dans une salle où des diptères et des coléoptères épinglés mettent un peu de couleur sur les murs blancs, petites taches d’un vert métallique, gris, bleu poussiéreux… Elle montre des armoires ventilées dans lesquelles dorment d’impressionnantes collections de petits invertébrés desséchés, dont les fameuses mouches des cercueils, au thorax bossu. C’est une spécialiste de l’entomologie légale. Sa mission : contribuer à établir le délai post mortem, soit le temps qui s’est écoulé entre le décès et la découverte du corps. Et ce grâce à des indices pour le moins naturels : des insectes nécrophages, surtout des mouches, qui répondent aux noms savants de Lucilia sericata (la lucilie soyeuse, une mouche verte), Sarcophaga carnaria (la mouche à damier ou mouche grise), Calliphora vomitoria (la mouche bleue)… De sacrées mouchardes, objets de toute une science devenue vraiment opérationnelle en 1992.

 

 

À peine le temps de repérer les lieux où trône une sculpture de mouche qui vous fait les gros yeux qu’Alexandra Lidove lance un diaporama d’ordinaire réservé aux techniciens en identification criminelle (les TIC) en formation. Le héros de la séquence n’est autre qu’un cochon de 25 kilos décédé de mort naturelle. Jour 0 : des mouches ont commencé à voler. Jour 2 après le décès : zoom sur les larves pondues par les mouches. Jours 7 à 9 : le cochon est recouvert de ces larves blanches affamées, ce sont des nécrophages. Puis c’est l’effondrement. Les gaz font exploser le corps. Le cochon devient une soupe. Au bout de treize jours ne restent plus que des ossements et des lambeaux de peau tannée devenue noire. « Mais en fonction de la chaleur et de l’humidité, ça peut aller plus vite, alors qu’en hiver un cadavre peut rester très frais », précise la scientifique, joyeux accent de Perpignan, avant de résumer franco : « Un cadavre, c’est compliqué. » Car oui, l’état apparent d’un corps mort peut être trompeur sur la date du décès. Et quand, au-delà de 72 heures (voire dès 48 heures), les médecins légistes ne peuvent plus remonter dans le temps en se basant sur des signes thanatologiques habituels (rigidité, lividité, salinité de l’œil…) pour évaluer l’heure de la mort d’une victime, le département FFF est le seul recours possible.

Le 13 octobre 2005, des habitants de Saint-Priest, près de Lyon, passent près d’une 205 délabrée. Ils suffoquent. Ça pue la mort. Appel au 17

 

En 2005, c’est le major d’Alexandra Lidove, Thierry Pasquerault, désormais à la retraite, qui est en première ligne sur l’affaire Valérie Avril. En octobre de cette année-là, le jeudi 13 en fin d’après-midi, dans le vieux centre de Saint-Priest, près de Lyon, des habitants passent près d’une 205 délabrée stationnée sur un parking. Ils suffoquent. Ça pue la mort. Appel au 17. Les policiers du commissariat de la ville débarquent, rejoints par leurs collègues de la police judiciaire. Les enquêteurs extraient du coffre de la 205 fermée à clé une valise neuve de 70 cm sur 50 : elle renferme un cadavre plié, tout juste vêtu d’un t-shirt et d’une culotte de femme. La scène est figée, le quartier bouclé. Commence une longue chasse aux indices. Qui est la victime ? Quel âge a-t-elle ? Depuis quand est-elle dans le coffre ? De quoi est-elle morte ? Le corps est déjà dans un état de décomposition avancé. Sans doute l’effet des températures élevées des jours précédents. Il va être difficile de faire parler la dépouille. Une autopsie est programmée à l’institut médico-légal de Lyon tandis que le département Faune et flore forensiques de l’IRCGN (qui officie pour la gendarmerie mais aussi pour la police) est appelé en renfort : la mission revient au major Thierry Pasquerault. Alexandra Lidove accompagnera l’expert lors du procès de l’affaire en 2018.

À chacun sa spécialité. L’autopsie révèle que le corps porte la trace d’hématomes (nuque et épaule). Mais l’hypothèse de coups ayant entraîné la mort est écartée. Le légiste évoque la possibilité d’une overdose mortelle de Subutex associée à la prise de benzodiazépines. Sur le terrain, enquête de voisinage, plongée dans le fichier des personnes signalées disparues, examen des (quelques) dents de la victime et les enquêteurs de police finissent par l’identifier.

Il s’agit de Va­lé­rie Avril, 35 ans, mère de deux filles et toxicomane. Ses proches sont interrogés. Rien. Aucun n’est mis en cause. Pendant que la police tente de tirer des fils, Thierry Pasquerault suit, de son côté, une procédure bien rodée, sans grande connexion avec les enquêteurs. « Au début, on essaie d’éviter les biais cognitifs », justifie Alexandra Lidove.

 

Au laboratoire Faune Flore Forensiques

 

En octobre 2005, lorsque le corps de Valérie Avril est découvert, les techniciens en identification criminelle guidés par le major de l’IRCGN sont priés de récupérer un maximum d’indices, notamment des larves et des cocons. « La décomposition débute dès la fin des battements cardiaques, détaille l’adjudante. Cela produit des odeurs que nous ne percevons pas, mais que des diptères (grosso modo, des mouches, ndlr) repèrent très vite, jusqu’à dix kilomètres à la ronde. » Débarquent ainsi des mouches adultes qui pompent de la protéine sur la peau. Elles en ont besoin pour la maturation de leurs œufs. De fait, très vite, elles se mettent à pondre dans des endroits bien à l’abri. Dans les orifices du corps et dans ses plis. « Cela peut être le pli d’une blessure causée par le suspect. Nous y sommes donc attentifs », précise, en incise, Alexandra Lidove. Puis, quand les larves nécrophages sont repues, elles s’éloignent et forment un cocon (une « pupe »). L’entomologiste en montre dans une boîte de Petri : on dirait des crottes de rat. Étape suivante, les cocons s’enterrent, du moins quand c’est possible (en milieu fermé, les larves errent). Pas envie de se noyer dans le corps qui a commencé à se liquéfier. Et dans le sol, elles sont protégées des prédateurs. À leur tour, elles vont devenir des mouches…

Mais lesquelles ? C’est ce qu’il va falloir déterminer.

 

Les mouches bleues et vertes sont des pionnières. Les Piophilidae sont plus tardives. On retrouve aussi des lépidoptères et coléoptères qui jouent les fossoyeurs. Et effacent la scène du crime. C’est un grand buffet campagnard. 

Alexandra Lidove, spécialiste de l’entomologie légale

 

Le schéma de base est connu. Il a été établi en 1894 par un certain Jean-Pierre Mégnin, vétérinaire. D’après ses observations, huit escouades d’insectes nécrophages, les unes après les autres, colonisent un cadavre selon son degré de putréfaction. La base. « Aujourd’hui, on ne parle plus vraiment d’“escouades”, mais d’“espèces pionnières” ou “tardives”. Les mouches bleues et vertes (des Calliphoridae), les plus connues, sont des pionnières. Les Piophilidae sont plus tardives. On retrouve aussi des lépidoptères et coléoptères qui jouent les fossoyeurs. Et effacent la scène du crime », expose la scientifique, qui ne manque pas d’une bonne dose d’humour protecteur : « C’est un grand buffet campagnard. »

 

Au laboratoire Faune Flore Forensiques

L’adjudante revient sur la procédure : « Les prélèvements doivent être effectués sur le corps, en dessous et alentour (un à deux mètres autour). Nous demandons aussi de prendre la température sur place. Plus la température est élevée, plus les larves se développent rapidement. » Ces « travailleuses de la mort », selon l’expression consacrée, sont alors placées dans des boîtes transparentes avec des petits trous d’air sur le couvercle et des compresses au fond : pas question que les larves se mettent à coloniser tout le « kit » (sacs, boîtes, pinces, manuel…) fourni par le département Faune et flore forensiques. « Lorsque le corps est découvert en milieu extérieur, nous demandons une quinzaine de pelletées (environ dix kilos) de terre alentour. » Encore de précieux échantillons d’insectes. La dépouille de Valérie Avril était dans un coffre. Pas de terre. Mais en octobre 2005, des prélèvements sont aussi effectués dans une poubelle toute proche. Encore des bestioles. Encore des indices. Les scellés sont aussitôt envoyés à l’IRCGN, alors situé à Rosny-sous-Bois.

 

Trois jours dans un frigo, ça perturbe la mouche. Nous sommes le seul laboratoire de l’Institut à récupérer des scellés vivants. Impossible de traîner. Alexandra Lidove, du département Faune et flore forensiques de l’IRCGN

« Trois jours dans un frigo, ça perturbe la mouche. Nous sommes le seul laboratoire de l’Institut à récupérer des scellés vivants. Impossible de traîner », fait remarquer Alexandra Lidove. « Dès que nous recevons les échantillons, nous plaçons une partie des larves dans de l’alcool, l’autre va être élevée. » Elle nous conduit à la pouponnière. En réalité, une salle avec des enceintes climatiques – des incubateurs – à 24°C avec air, lumière et humidité. À l’intérieur, les bestioles placées dans des sortes de plats à lasagnes avec couvercle sont nourries à la viande de bœuf – genre morceaux pour fondue, mais dégraissés, nous précise-t-on. Ça grouille. L’odeur qui s’en dégage donne un peu la nausée.

L’adjudante détaille son travail de fourmi : « L’élevage doit être surveillé deux fois par jour a minima. Nous observons les stades de développement au microscope. » Dès qu’il a atteint son âge adulte, l’insecte est prélevé après avoir été endormi au CO2 – « Les mouches, ça vole », rappelle la scientifique. Il est ensuite euthanasié au congélateur à - 80°C. Décongelé, il se laisse sagement observer au microscope.

Objectif : identifier très précisément l’individu. Couleur des ailes, nervures, stries, poils, chaque détail est une information. Et les collections de référence de diptères et coléoptères, une aide précieuse. « Ensuite, lorsque nous connaissons le temps de développement de l’insecte identifié (typiquement, le cas d’une mouche bleue ou verte), nous procédons à un calcul. On croise ce que l’on sait de l’espèce, et notamment son temps de développement, les conditions climatiques dans lesquelles elle a été prélevée pour évaluer la période de ponte. »

Le jour ou l’heure de la mort ? Précisément la date des premières pontes des insectes nécrophages, qui permet d’estimer le délai post mortem. Et ce avec une précision de l’ordre de 48 heures environ pour un cadavre vieux de deux mois. « De soixante-douze heures à huit mois, nous sommes les seuls à pouvoir obtenir cette information. Nous faisons des recherches pour tenter d’aller au-delà et pousser le curseur de huit mois à cinq-douze ans », explique Alexandra Lidove.

Pourquoi douze ans ? Car passé ce long laps de temps, ce sont les paléontologues qui entrent en action. Avec leurs propres méthodes d’investigation.

En 2005, le major Thierry Pasquerault rend ses conclusions sur le dossier Valérie Avril. D’après ses travaux, elle serait morte le 10 ou le 11 octobre, alors que, pour mémoire, son corps n’a été découvert que le 13 au soir. Mais qui l’a tuée ? En 2008, faute d’éléments probants, l’affaire a été classée sans suite. Des échantillons d’ADN prélevés sur le lieu du crime n’ont pas permis d’identifier un suspect. Ils ont pourtant été communiqués à une quinzaine de pays européens. L’affaire reste un « cold case » jusqu’en 2011. Cette année-là, enfin, des traces d’ADN retrouvées dans la 205 à Saint-Priest « matchent » avec celui d’un Croate dénommé Ismet Kamberov. Celui-ci vient d’être condamné à quinze ans de réclusion, reconnu coupable du meurtre d’une femme, toxicomane comme Valérie Avril, à Cologne, en Allemagne. Elle a succombé à une injection d’héroïne. Son corps a été retrouvé dans son appartement, un foulard enfoncé dans la bouche. Seize mois après le décès de Valérie Avril.

 

Des traces de l’ADN d’Ismet Kamberov ont été retrouvées dans la 205.

L’enquête policière établit qu’en 2005 l’homme, alors SDF et demandeur d’asile, a séjourné chez un compatriote à Saint-Priest. Mais si des traces de son ADN ont été retrouvées dans le véhicule (grâce à un cheveu sur le siège passager et un mégot dans le cendrier), il n’y a aucune empreinte sur le corps de la victime. Pas davantage sur la valise. « En somme, si tout le désigne, rien ne le confond », résume alors Le Progrès, le seul quotidien à avoir suivi de près l’affaire et dont Les Jours ont consulté les archives. En janvier 2018, au terme de quatre jours d’audience à la cour d’assises de Lyon, le parquet requiert dix-huit à vingt ans de réclusion contre Ismet Kamberov, qui a alors 57 ans. Il est finalement acquitté, les causes de la mort étant restées incertaines. « Lors du procès, nous avons été les seuls à avoir maintenu les résultats de notre expertise », raconte Alexandra Lidove. Le légiste, lui, n’a pas maintenu l’hypothèse d’une overdose.

« Sans doute qu’en 2005 il ne disposait pas des moyens dont on dispose aujourd’hui. Et puis, oui, répète l’adjudante, la science ne peut pas tout. »

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