Épisode 2/2 : l'affaire Kulik, un "cold case" craqué grâce à l'ADN

Série en exclusivité "Les jours" : à chaque crime, il y a une technique pour confondre le coupable. Deux journalistes de "les jours" en immersion au PJGN ont pu se glisser sous le microscope de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN) pour raconter de l'intérieur les plus grandes enquêtes sur des meurtres que la science a aidé à résoudre.

Ce vendredi, découvrez la suite de l'épisode consacré à l'affaire Kulik. Près de dix ans après le meurtre, un gendarme a l'idée d'explorer une technique, alors inédite en France, de comparaison d'ADN. Banco

L’affaire Kulik, un « cold case » craqué grâce à l’ADN - Episode 2/2

(Re)lire l'épisode 1

Le lieutenant-colonel Pham Hoai était certain de retrouver le meurtrier d’Élodie Kulik en basant ses recherches sur l’ADN retrouvé sur la scène de crime...

Emmanuel Pham-Hoai resserre maintenant son exposé. Et raisonne : « Le suspect a forcément eu un père et une mère. » Et, comme tout le monde, a hérité de 50 % du patrimoine génétique de son père et 50 % de sa mère. Le reste tient du pari : « Si le profil du meurtrier d’Élodie Kulik n’est pas dans notre fichier, peut-être que l’un de ses ascendants ou descendants y est. » Il mouline. Le scientifique prend une décision : « Au lieu de chercher 100 % de correspondance entre la trace dont nous disposons et celles qui sont enregistrées dans le Fnaeg, je vais chercher seulement 50 % de correspondance. À l’époque, je pensais que cela se faisait. Mais non. Je demande donc la permission au ministère de la Justice de procéder ainsi. » La technique est inédite en France. Aucun cadre juridique n’existe.

La demande d’autorisation part. Dans l’attente, le gendarme scientifique effectue des recherches bibliographiques, avec ce postulat. « Je sais que je ne suis pas Einstein et si j’ai eu cette idée, c’est que quelqu’un d’autre l’a eue avant moi. » Les Américains, de fait, utilisent déjà cette technique dite de « recherche ADN en parentèle » ou « familial search ». « J’ai alors contacté des scientifiques américains, notamment le biologiste Greg Hampikian. » Ce très grand expert en ADN médico-légal dirige l’Idaho Innocence Project de l’université d’État de Boise. La mission qu’il s’est fixée ? Démontrer l’innocence de personnes condamnées par erreur en ayant recours à des contre-expertises fondées sur des tests ADN. Emmanuel Pham-Hoai contacte aussi « le procureur du Colorado, qui utilise cette méthode même pour de simples vols ». Il suit également de près l’affaire Grim Sleeper (« dormeur lugubre »), surnom de Lonnie David Franklin Jr, tueur en série californien du milieu des années 1980, qui s’est « rangé » entre 1988 à 2002 (d’où son surnom de dormeur). Le lugubre Franklin Jr a fini par être identifié et arrêté en 2010. Son fils avait été fiché suite à une arrestation pour possession illégale d’armes. Et son ADN s’est révélé proche de celui retrouvé sur le corps des victimes du « dormeur ». Mais c’est une autre histoire…

Je lui demande de faire un prélèvement. Il me dit qu’au moment des faits, il était en prison, ce qui est exact. Mais il accepte, il veut bien aider. Je me plonge alors dans l’état-civil de la famille. Le lieutenant-colonel Pham-Hoai à propos de Patrick Wiart 

 

Après une année de réflexion, la chancellerie finit par autoriser le lieutenant-colonel Pham-Hoai à procéder à son essai, puisque juridiquement, rien ne s’y oppose. Début de l’opération : « Aujourd’hui, le Fnaeg est tout automatisé, ce serait allé plus vite. Mais là, c’était la première fois. Il a fallu une semaine de travail à temps plein pour que le super-algorithme donne ses résultats », raconte-t-il avec une certaine fougue. De fait, chercher dans la base des correspondances sur la moitié seulement du profil génétique démultiplie les résultats possibles. Et ? Le fichier trie par marqueurs génétiques analysés. 526 personnes sont proposées. Ça fait beaucoup. « En se basant sur 16 marqueurs, on tombe à 292 candidats. La trace que nous avions en comptait 18, ce qui est vraiment pas mal. Quand on retrouve de l’ADN, nous n’avons pas toujours les 21 marqueurs. En tout cas, en mettant le curseur à 18 marqueurs, nous n’avions plus qu’un seul candidat présentant 50 % de correspondance avec la trace du suspect. » Et enfin un nom : Patrick Wiart, fiché car condamné pour agression sexuelle, en 2001, à trois ans de prison dont un avec sursis.

 

Le profil génétique de Grégory Wiart « correspond » à celui de l’ADN présent dans le préservatif retrouvé à côté du corps d’Élodie Kulik — Photo C. Lefebvre/La Voix du Nord/PhotoPQR/MaxPPP.

Patrick Wiart habite en Picardie. Le gendarme Pham-Hoai décide d’aller le voir. « Je lui demande de faire un prélèvement. Il me dit qu’au moment des faits, il était en prison, ce qui est exact. Mais il accepte, il veut bien aider. Je me plonge alors dans l’état-civil de la famille. » Sont écartés : le père de Patrick Wiart (il est décédé en 2002) et le fils de ce dernier, qui avait 5 ans au moment du meurtre d’Élodie Kulik. Ne reste plus qu’une piste, celle du fils aîné de Patrick Wiart : Grégory Wiart, plombier-chauffagiste, mort en 2003 dans un accident de voiture.

L’ADN de la mère de Grégory est alors prélevé. « Comme un billet de banque que l’on a déchiré, les deux pièces s’assemblent. » Il est plus que probable que l’homme décédé soit l’auteur de la trace de sperme retrouvée dans le préservatif. Le plus logique serait alors d’exhumer le corps pour vérifier. Mais patience, Grégory Wiart n’est pas le seul impliqué dans l’affaire Élodie Kulik. Dans l’enregistrement de l’appel de la jeune banquière aux pompiers peu avant sa mort, on distingue au moins deux voix d’hommes avec un fort accent picard. « J’ai demandé au juge d’instruction de ne pas exhumer le corps tout de suite, car je ne voulais pas éveiller les soupçons et provoquer une envolée de moineaux [comprendre d’éventuels suspects, ndlr] », se souvient le gendarme, qui souhaite alors protéger l’enquête classique de terrain qui reprend. Tout l’entourage de Grégory Wiart, et particulièrement sa bande d’un club de 4x4, est systématiquement interrogé. Le 16 janvier 2013, Willy Bardon, ancien plombier et tenancier de bar, est mis en examen. Plusieurs témoins ont reconnu sa voix sur la bande sonore de 26 secondes. Suffisant ? Onze ans après le meurtre d’Élodie Kulik, il est condamné à trente ans de réclusion criminelle. À l’annonce du verdict, Willy Bardon tente, en vain, de mettre fin à ses jours en avalant un pesticide très toxique. Puis il fait appel. En septembre dernier, la cour d’appel de Douai (Nord) a accédé à sa troisième demande de remise en liberté.

 

La recherche ADN par parentèle a notamment permis de coincer le «violeur de la forêt de Sénart» après deux décennies d’enquête

Fin janvier 2012, le corps de Grégory Wiart est exhumé. Son profil génétique « correspond » avec celui de l’ADN retrouvé dans le préservatif, comme on dit avec prudence à l’IRCGN. Non, Emmanuel Pham-Hoai n’a rien d’un Dr Frankenstein de la génétique et la recherche par parentèle, tentée pour la première fois en France, n’est pas une fumisterie. Celui qui est alors capitaine a du potentiel. On l’a repéré. Sa hiérarchie l’envoie pendant trois mois à l’académie du FBI, le renommé Bureau fédéral d’investigation, à Quantico, dans l’État de Virginie. Il enchaîne avec une mission de six mois, toujours avec le FBI, à Kaboul.

Suite à l’affaire Kulik, un protocole est mis au point pour autoriser la recherche ADN par parentèle. Seulement en cas de viol ou d’homicide, et à partir d’un profil génétique contenant au moins 16 marqueurs. Depuis 2016, cette technique est inscrite dans le code de procédure pénale. Il faut dire qu’elle a ouvert de nouvelles perspectives. Un exemple ? Après quasi deux décennies d’enquête (l’affaire a même été un temps classée), un homme de 45 ans, surnommé le « violeur de la forêt de Sénart », a fini par être « coincé » par l’ADN de l’un de ses frères. Il a été condamné le 8 octobre à vingt ans de prison pour 32 faits de viol, tentatives de viol et agressions sexuelles. L’expertise génétique aussi a progressé : « Au début des années 2000, il nous fallait environ 1 000 cellules. Aujourd’hui, huit cellules de bonne qualité suffisent », précise le scientifique. La panacée ?

 

Un expert en génétique travaillant sur des prélèvements ADN dans un des laboratoires de l'IRCGN

Emmanuel Pham-Hoai rebouche son feutre et lâche : « À l’époque, je ne mesurais pas l’ampleur que cette recherche en parentèle pourrait avoir. » Sans la minimiser, il nuance. L’ADN n’est pas toujours bavard. Il peut avoir été dégradé par des moisissures d’humidité, des variations de température ou des rayonnements ultraviolets. Il peut être si mélangé à d’autres qu’il en devient, selon le scientifique, « une omelette » illisible. Même quand deux profils génétiques « matchent », les biologistes de l’IRCGN s’évertuent systématiquement à chiffrer «  la probabilité de coïncidence fortuite », même lorsqu’elle est infime, de l’ordre de 1 sur 1 milliard. Pour Emmanuel Pham-Hoai qui, dans sa thèse, travaille à une amélioration des protocoles, « l’ADN n’est pas la reine des preuves. L’ADN n’est qu’une preuve parmi d’autres ». Et c’est lui, l’expert de l’ADN, qui le dit : « Une belle empreinte digitale sur une arme à feu, quoi de mieux ? »

 

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À noter : découvrir la version enrichie de cet article et en savoir plus sur "les jours

 

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